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Hors des clous

  • Marie-Anne Lorgé
  • 17 nov. 2023
  • 8 min de lecture

«Fuyez! Hâtez le pas! L'institution nous rattrape, l'Etablissement est à nos portes et l'Art Officiel nous colle au derche ! Fuyons tous les Cercles ! Fuyons celui des lecteurs Disparus! Fuyons tout ! Fuyons surtout celui des Poètes Gelés, Momifiés ou Assoupis, pour l'Eternité, dans les platitudes de la convivialité ! (…) En avant toutes !


Oui ! Cavalez, jeunes gens! Encourez-vous sans vous retourner ! Soyez ironiques et Iroquois ! Y compris à votre endroit ! Soyez modernes et maladroits ! Fragiles et touchants ! Envahissants ! Chiants ! Chiatiques vraiment ! Soyez de votre temps !

Ayez toutes les audaces ! Ayez tous les Horaces ! Ayez tous les Désespoirs, toutes les Vieillesses Ennemies, à vos basques! Ayez le bon réflexe! Pratiquez la langue d'escampette!(...)

Soyez bulbeux. Soyez tubéreux ! Soyez motteux (...) Cultivez votre jardin d’amour interdit ! Soyez céleri ! Osez parler scélérat! (…) Osez tout dire avec des fleurs de rhétorique qui sentent bon la fleur de pissenlit !». Signé Jean-Pierre Verheggen.


Mais voilà, il est parti Jean-Pierre Verheggen, «le roi de la claquette verbale», un (belge) poète majeur «né rêveur, né troué», un monument de fantaisie, sans cesse à dézinguer la langue. «Avec lui», écrit le philosophe-artiste Jacques Sojcher dans son hommage posthume, «c’était Rabelais et Nietzsche» – la preuve par la citation ci-dessus – et je ne pouvais concevoir ce post sans un coup de chapeau à ce zèbre affranchi des courants qui, pour son ultime sortie de scène, souhaite «être cercueillisé au pied de quelques chênes truffiers».



Savourez cette saillie verbale effrontée… En gardant à l’œil la grand-messe littéraire annuelle du pays que sont les Walfer Bicherdeeg (Walferdange): Et si nous commencions à lire le monde autrement?, les 18 et 19 novembre, le samedi de 10.00 à 19.00h (avec notamment, à 14.30h, à la Maison Dufaing, la lecture de Florent Toniello, HONORABLE BRASIUS, et celle de Nathalie Ronvaux, L'homme de la rivière, une micro-fiction) et le dimanche de 10.00 à 18.00h.


Sinon, je vous cause de la dernière espièglerie du peintre Fernand Roda (à la galerie 39 à Dudelange, visuel ci-dessus: Piste cyclable rue Alphonse Weicker), avant de regarder par le trou de la serrure d’un Boudoir (chez Fellner contemporary à Luxembourg).


Aussi, et surtout, histoire de planter un phare dans nos nuits actuelles, retour sur la conférence (mardi soir, à neimënster) de la philosophe et dramaturge française Zarina Khan, personnage hors du commun, au parcours de vie improbable, qui interroge «nos capacités à réenchanter le monde en ces temps troublés». En tout cas, non pas une conférence mais le vibratoire partage d’un engagement absolu, perfusé par la dignité, par le respect, déjà celui de ne pas rater un rendez-vous, sous aucun prétexte.


Pour Zarina, «plus il y a le chaos, plus on a mission/vocation à être des êtres lumineux». Et c’est clair, Zarina en est un. Qui à Sarajevo, en 1992, en pleine guerre, puis à Beyrouth, aussi en Seine-Saint-Denis, dans un quartier réputé difficile, fait éclore la parole et la poésie – poiêsis en grec, du verbe poiein signifiant «faire», «entrer» en matière – à coups d’ateliers d’écriture, textes devenant… théâtre.


Pour Zarina, «dans la nuit, il faut trouver des perles et réenfiler le collier», et l’art est la perle subliminale, celle qui répare/répond à cela de fondamental dans les épreuves et l’innommable: «la nécessité du lien».


Et quand Zarina parle d’art, c’est de parole et de pratique théâtrale qu’il est question. Ce qui a donné naissance dans les décombres de Sarajevo à un Dictionnaire de la vie, ce qui a aussi abouti, partant du mot «rien» – le «je n’ai rien à dire» des ados de banlieue, d’un lycée professionnel de Blanc-Mesnil en l’occurrence – à un film, le fameux Ados Amor, en 1998. «Sept histoires comme sept destins s’entremêlent pour finir et se résoudre dans une fête organisée par les jeunes et leur groupe de musique, fête qui tourne mal, et qui est suivie par l’enterrement d’Assétou qui s’est suicidée. Cet enterrement, loin de délivrer un message pessimiste permet au contraire aux jeunes de surmonter leur angoisse du futur et de réaliser la valeur de la vie et de la communauté qu’ils forment. A leur manière, ils ont grandi en approchant la mort».


Et l’extraterrestre Zarina de conclure «Les morts même morts brillent toujours et nous sommes leur mémoire».


Actuellement en résidence à neimënster – vivier de création par la rencontre et l’échange –, Zarina Khan travaille sur un projet de conte musical écrit et mis en scène par Serge Wolfsperger. «La pièce raconte la renaissance par la musique d’une jeune femme enrôlée de force dans la guerre» – éclosion scénique, en compagnie d’Oumar Kouyaté, auteur-compositeur guinéen, joueur de kora, prévue en 2025.



Au rayon des petites lucioles, et parce que Zarina Khan est tombée dans la marmite du théâtre à l’âge de 4 ans, en traçant à la craie un cercle dans la cour de récréation de son école maternelle, un cercle où raconter des histoires, m’importe de jeter un mini projecteur sur Cornici, spectacle de la compagnie La Baracca (Bologne), qui, avec peu de mots, quelques touches de couleur, de la craie et de la tendresse, raconte les souvenirs de deux personnes, souvenirs bons et mauvais, ceux-là qui «vivent dans les fenêtres qui s’ouvrent et qui se ferment depuis l’enfance, et qui remontent au même endroit et vont dans la même direction».


Cornici (35’) – visuel ci-dessus, photo © Matteo Chiura –, à glisser dans les oreilles des 3 à 6 ans, aux Rotondes. Moult dates sont complètes sauf le samedi 18/11 et le dimanche 19/11, chaque fois à 15.00h. Infos: rotondes.lu



Sinon quoi? Trois petits tours ici et là…


En parallèle de sa résidence d’écriture à la Kulturfabrik d’Esch, consacrée à son projet Les Zaidants – des histoires de rencontres entre travailleurs sociaux et de gens en marge, borderline, «des personnages plutôt drôles et attachants, parfois inventifs dans leur petite folie» , le Lorrain Yan Lindingre, journaliste et dessinateur de presse (dont au Canard Enchaîné) propose une petite exposition sur les murs du Ratelach (visuel ci-dessus), visible jusqu’au 29 novembre, jour de sortie de résidence où, pour la cause, Yan nous convie à une soirée lecture-rencontre, à 20.00h (aussi au Ratelach).


Et puis, j’ai oublié de vous dire (mais qui l’ignore encore ?) que le Prix Grand-Duc Adolphe, traditionnellement remis au Salon du Cercle artistique Luxembourg (CAL) – encore accessible jusqu’au 19 novembre – a été décerné à Julien Hübsch, 28 ans, pour sa série d’œuvres my motorcycle. Son «utilisation des matériaux récupérés principalement dans l’espace public et leur traitement, n’est pas sans évoquer le street art et les actes de vandalisme». L’œuvre télescope aussi un défi sociétal, la surconsommation, et c’est ce qui a motivé le jury, qui, en passant, dépoussière le prix, en tout cas, lui donne un coup de jeune.


En tout cas, en attendant son expo à la galerie Schlassgoart (Esch) en 2024 – c’est la rançon du Prix Grand-Duc Adolphe –, Julien Hübsch expose à la BIL, Galerie Indépendance (60 rue d’Esch, Luxembourg), dès le 22 novembre (vernissage à 18.00h), au sein d’une expo collective (31 artistes s’y collent) intitulée Lëtzebuerg an Europa. Land_Stad_Leit.


Enfin, à condition de bien négocier votre timing, notez que la Banannefabrik (rue du Puits, Bonnevoie) est le terrain de jeu des «Nouveaux.elles Créateur.rice.s», une plateforme innovante dédiée à l'émergence chorégraphique. Découvrez les œuvres saisissantes d'Isaiah Wilson (sa pièce score interroge la relation entre le corps humain et la technologie) et de Lorena Stadelmann (dans BOLERO DE BIENVENIDA, elle «utilise sa voix et une mise en scène rappelant certains rites, après tout, on dit que lorsque quelqu’un meurt, c’est le son de sa voix que l’on oublie en premier»). Il n’y a pas lieu d’hésiter, d’autant que ça se passe encore juste demain, samedi 18/11, à 19.00h. Infos: danse.lu


Arrêt sur images. Là, ça y est, j’y suis à twogether, une expo qui glisse des peaux de bananes – ou, plutôt, qui fait déferler des drôles de bestioles – sur le pavé du Kirchberg. Une fantaisie de couleur perpétrée par Fernand Roda surgissant dans l’architecture de béton documentée par le photographe Marc Theis.



Pour le coup, on est à la galerie 39 à Dudelange. Sur les murs de ce lieu singulier circule une quarantaine de formats photographiques, ceux, donc, de Marc Theis qui, à la demande du Fonds Kirchberg, a exploré le Plateau en 2019 «avec le regard neuf du voyageur qui vient d’arriver»…


Un regard neuf aujourd’hui particulièrement dynamité par la facétie, un tantinet subversive, de ce disciple de Joseph Beuys qu’est Fernand Roda, artiste peintre luxembourgeois d’envergure internationale, résidant à Düsseldorf.


Et la rencontre a eu lieu, par complicité, entre le noir & blanc du bâti urbain, où l’humain est banni, et une intervention, à la gouache & acrylique, d’un bestiaire coloré farfelu – cochons bleus, renards rouges, rats verts et autres créatures hybrides, irréelles et pourtant identifiables –, recouvrant ainsi … un droit de cité. Les animaux dans la ville, comme une fable de La Fontaine, voire peut-être comme une absurde Peste à la Camus, mais en version à la fois poétique et jubilatoire. Politique aussi.


Roda intervient sur les tirages photographiques – choisis dans un lot de tirages Theis refusés par le Fonds Kirchberg; le peintre a mis deux ans pour mettre au point son carnaval de faux montres, extrait de sa mythologie personnelle, raccord avec une pratique attribuée à Alfred Jarry, à savoir: la pataphysique ou «science des solutions imaginaires».


Et c’est ainsi, jaugeant une urbanisation trop galopante, suicidaire au niveau écologique et social, qu’au bout du Pont Rouge, il gomme une haute et compacte masse d’immeubles pour la remplacer par une forêt et un ciel d’azur. Ailleurs, il efface une sculpture de l’espace public pour faire pousser des sapins.


Ailleurs encore, il végétalise une façade ou sème des grosses billes rouges, ces cerises ou baies typiques de son vocabulaire pictural figuratif, tout comme les briques, les fourches, les rouleaux de foin et les rondins de bois, ces lignes et formes répétées/dupliquées qui sont autant d’aspects essentiels du réel, d’une nature physique mais transcendée – c’est que Roda cultive depuis toujours une perception autre de la relation de l’homme avec son environnement, c’est intensément vérifiable dans ses compositions abstraites où par la lumière des couleurs, il ne dit/décrit pas l’arbre mais son esprit, une présence.


Ici, dans twogether, Roda se fait pataphysicien drolatique. Et suinte une moquerie aussi potache que bien trempée. A l’exemple de l’œuvre Cour de Justice Européenne/ Hôtel et bureaux, où le fabuliste allégoriste Roda construit un petit mur de briques rouges autour d’un petit socle-trapèze gris au-dessus duquel un gros crapaud rouge coiffé d’une couronne d’or patiente, accroupi (en l’attente du baiser salvateur d’une princesse de conte?) – il n’est pas interdit non plus d’y voir un détournement de... la Gëlle Fra !


En tout cas, cette insolence goguenarde rodanienne – dont la faune acidulée emprunte souvent ses couleurs au drapeau national – modifie en retour notre regard sur la mission photographique de Marc Theis. Et sur un Kircherg fantasmé… devenu ludique (visuel ci-dessus: Rond-Point Serra/Auvent arrêt tram).


On se régale à la galerie 39 (au 39 rue de Hellange) à Dudelange, jusqu’au 10 décembre – les samedis et dimanches de 15.00 à 18.00h, et sur rendez-vous, www.galerie39.lu


Enfin, autre lieu, autre ambiance. Chez Hans Fellner, on entre dans l’intimité d’un boudoir…



Dès l’entrée, lumière tamisée. Un grand miroir carré, un guéridon nappé de blanc, une lampe tulipe … et un médaillon mural: un cadre de forme ovale, ourlé de velours ton de nuit, un objet joliment équivoque, entre vrai faux miroir et peinture au réalisme photographique.


Voilà l’antichambre feutrée composée par Elsa Charalampous, peintre d’origine grecque, ce boudoir préservé de la féminité, où le silence se déshabille, le corps aussi. Suspension du temps.


Il y a donc le corps de la femme, le corps nu – thème académique de l’Histoire de l’art – et il y a le regard, en l’occurrence celui, masculin, des photographes des années 1850 à 1949. Et c’est un étonnant florilège de clichés de la nudité – avec ou sans jupon, de face ou de dos, assise ou alanguie, odalisque ou élégante, avec ou sans bijou – reflétant les standards de l’esthétique et la moralité de la Belle Epoque, des Années folles et leur évolution jusqu’à l’après-guerre, que l’artiste met en lumière… à/par l’huile (sur bois). C’est que oui, ce qui s’expose est une galerie de 24 virtuoses reproductions peintes. L’illusion est vertigineuse, qui parfois pastiche la mélancolie cuivrée d’un daguerréotype.


Parfois aussi Elsa intègre du papier froissé ou du textile dans sa composition – visuel ci-dessus: œuvre Incognito – , le tout sanctuarisé dans un cadre, tantôt ovale tantôt rond, tantôt perlé tantôt festonné de dentelle ou de boutons, un travail raccord avec… «l’ouvrage de dame».


Et ces «dames», ces modèles symboles d’un idéal de beauté posant dans le noir et blanc, nous regardent insolemment, nous regardent en train de les regarder, elles nous tendent un miroir où l’éternel désir reste… femme.


Infos:

Fellner contemporary, 2 rue Wiltheim, Luxembourg: Boudoir, huiles sur bois, d’Elsa Charalampous, jusqu’au 25 novembre, www.fellnercontemporary.lu

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