J’arme l’œil
- Marie-Anne Lorgé
- il y a 11 minutes
- 6 min de lecture
Cette fois, l’heure d’écriture n’est pas celle de potron-minet avec son café noir, mais celle du jour tombant qui relève sur lui le drap du ciel ton d’hortensia. J’arme l’oeil…
En fait, J’arme l’œil, c’est le titre d’un opuscule du poète Karel Logist dédié au printemps, et on en dira ce que l’on veut, le printemps, c’est comme une kermesse d’enfance, il y a des couleurs qui se mangent, des toboggans d’odeurs, des carrousels de plumes…
En tout cas, même si avril hâte les tulipes, le printemps ne s’enferme pas dans un vase.
Du reste, comme l’écrivait Pablo Neruda, et qui vaut pour tous les temps altérant la trajectoire de l’humanisme, ils peuvent couper toutes les fleurs, mais ils n’arrêteront jamais le printemps.
Alors, pour célébrer cette bonne nouvelle, j’ai 3 choses à vous dire.

D’abord, que le Prix LEAP a été décerné à Jil Lahr. Tout le monde en parle et je vais donc aussi (un peu plus bas) me fendre d’une visite éclair, là, à la Konschthal Esch, qui, en même temps, consacre les espaces de son dernier étage à la philosophie collagiste de Bert Theis – les prodigieux collages présentés constituent une part trop peu connue de la création de cet artiste inclassable, aussi prolifique que socialement engagé.
Ensuite, que Vanitas, à la Villa Vauban (Musée d’art de le Ville de Luxembourg), est un hommage rendu au photographe luxembourgeois Michel Medinger (1941-2025), dont, pour rappel, le cabinet de curiosités, baptisé L’ordre des choses, fut célébré aux Rencontres d’Arles en 2024, à l’initiative de Lët’z Arles – au demeurant, Vanitas amorce la pléthorique série d’expos photographiques du foisonnant festival EMOP (Mois européen de la photographie), qui, officiellement, envahira une vingtaine de lieux à travers le pays de mai à juin. Vous voilà prévenus, armez l’œil…
Pour l’heure, Vanitas, c’est un corpus de vingt-quatre petits formats scénographié dans une discrète salle de la Villa Vauban tout habillée de noir, un climat qui sied aux vanités explorées par Michel Medinger tout au long de ces quarante dernières années. Il s’agit de natures mortes, certes déjà révélées à Arles mais qui, ici, recontextualisées, et surtout exposées trois mois après le décès de l’artiste, incarnent avec une intensité décuplée le sentiment du memento mori rappelant la fragilité humaine et la brièveté de l’existence, pour autant, c’est… la dérision qui prévaut.
C’est que Medinger, artiste singulier, était un personnage attachant à l’esprit facétieux, aussi parfois cynique, engagé dans une réflexion sur la vie et la mort comme un metteur en scène, collectant des objets insolites ou quotidiens, pattes de grenouilles, crânes d’oiseaux, animaux empaillés, poupées désaxées, légumes et fleurs aux formes suggestives pour les associer à des éléments contradictoires ou symboliques, et au final, assembler le tout à coups de bouts de ficelles comme en un théâtre d’allégories (visuel ci-dessus, Un œil sur Hypocampus, 1996, ©Michel Medinger).
D’une beauté étrange, entre baroque et surréalisme, chaque composition défiant les tabous, le sacré et le profane, glorifie la photographie – en l’occurrence argentique – comme un acte de résistance et témoigne de la totale liberté du créateur Medinger, catalyseur d’imaginaire(s), du reste inspiré par la peinture, à l’exemple de celle de Ferdinand Heilbuth (1826-889), peintre français d’origine allemande, dont une petite huile, Vanité à la chaise bavaroise, s’expose d’entrée de jeu, comme un lever de rideau, avec son traitement de la lumière et des ombres et sa fine ironie. Chaque composition devient ainsi une représentation théâtrale aux allures de véritable tableau.
Vanitas de Michel Medinger à la Villa Vauban, ça ne se rate pas jusqu’au15 juin.

Et la troisième bonne nouvelle de saison qu’il m’importe de partager, avant d’aller causer avec les papillons, c’est que les graines germent à neimënster (visuel ci-dessus).
Graines, c’est le titre de l’expo photographique de Thierry Ardouin qui explore l’infiniment petit des semences pour interroger notre rapport à l’origine. Une expo enrichie par les résultats de résidences, sur ce même thème de l’ode à la nature et à la diversité, de 3 artistes, Victor Guerin, le duo Hélène & José Eurico Ebel et Justine Blau, qui, avec Plante Mère, prenant appui sur la collection de fruits à coque de sa mère, partage un héritage intime et biologique. Ça non plus ça ne se rate pas, à partir du 5 avril – vernissage ce vendredi 4/04, 18.30h – jusqu’au 1er juin.
Et bien sûr que je vais arpenter ces plates-bandes – vous confiant ma récolte dans mon prochain post –, d’autant que lien il y a avec la LUGA (Luxembourg Urban Garden), cette vaste expo horticole que tout le monde attend avec impatience pour sa démarche aussi écologique qu’humaniste, programmée dès le mois de mai et que neimënster rallie avec l’expo photographique The Art of the Ephemeral de Marianne Majerus (à noter dès le 7 mai), suivie par deux autres expos, celle d’Isadora Romero, photographe écoféministe équatorienne intéressée par la disparition d’un savoir ancestral indigène autour de la semence, en dialogue avec Echos saisonniers, une perception inédite des changements de saison proposée par l’artiste visuelle luxembourgeoise Chantal Maquet (avis aux mains vertes le 27 juin).
En tout cas, pour les plus réactifs, ce soir, de 19.00h à 23.00h, je rappelle que le TROIS C-L/ Maison pour la danse a 30 ans et qu’en guise de gâteau anniversaire, il invite 30 danseur.euse.s du Luxembourg à créer ou re-créer 30 miniatures chorégraphiques spécialement pour l’occasion – dont The After Party, un solo chorégraphique de 5 minutes d’Eddie van Tsui. Ça se passe à la Banannefabrik (12 rue du Puits, Bonnevoie), c’est gratuit, sur réservation: www.danse.lu
Dans la foulée, autre rendez-vous festif, celui, ce 5 avril, aux Rotondes, de la Block Party, dévolue à la culture Hip Hop, de l’art du graffiti à la danse, en passant par le beatboxing, le rap et le DJing. Infos: rotondes.lu

Tout le monde descend à la Konschthal Esch, qui, cette année, succède aux Rotondes (en travaux) comme lieu d’accueil du LEAP - Luxembourg Encouragement for Artistes Prize. Quatre finalistes en lice pour cette 5e édition – leurs œuvres restent accessibles jusqu’au 27 avril.
D'abord, Rozafa Elshan – avec une installation méditative, qui associe des objets inattendus et familiers, tissus pliés à l’équerre, papiers où circule une écriture calligraphiée, dessins, lattes de bois, tous méticuleusement disposés comme en un rite, un code, une typologie, une grammaire, un rangement à la japonaise, façon KonMari, et des photographies ambivalentes, en l’occurrence des zooms, voire des portraits en un noir et blanc soyeux, de biscuits à la cuillère, de forme allongée et saupoudrés de sucre glace, une oeuvre in situ qui implique le corps, la mémoire, l’espace et qui surtout suspend le temps.
Et puis, Lynn Scheidweiler – qui, conforme à sa pratique participative, transpose les rêves d’amis ou connaissances en peintures et en installations sculpturales … avec l’aide de l’IA. Et aussi Mike Bourscheid – pour attachant que soit l’artiste, pour singulier que soit son univers, avec ses «objets-costumes» fabriqués/cousus main comme signes rituels ou conteurs, sa candidature à un prix d’encouragement à de quoi étonner, lui, talent confirmé/renommé, qui a investi le pavillon luxembourgeois à la Biennale de Venise en 2017.
Et enfin Jil Lahr, dont la pratique artistique consiste à recontextualiser des objets trouvés ou récupérés selon leur esthétique et leur message. Et Jil Lahar est la lauréate du LEAP 2025, primée pour son installation Inherent vagueness qui, selon le jury, réussit à engager le public, l'invitant à une réflexion sur les objets qui l'entourent.
L’installation – qui tire pleinement parti de la géographie du lieu, s’appropriant/recyclant ses recoins et accessoires – rappelle un magasin aux étagères ordonnées, remplies de denrées et d’articles peu ou prou consommés au quotidien, à ceci près qu’ils sont tous factices, emballages vides inclus, mêlés à des objets produits par l’artiste. La méprise est troublante, qui interpelle notre aveugle façon d’ingurgiter. Au propre comme au figuré. Tout en couleur(s). Mais tout n’est pas dit.
Dans l’espace situé derrière l’installation, qui fait office de coulisse, se trouve un bar secret (visuel ci-dessus) que l’artiste active selon que le visiteur joue ou non à la roulette, en tout cas, selon la composition gagnante (chiffre impair ou pair, noir ou rouge), une boisson spécifique est offerte, puisée sur un rayonnage incongru, en dessous duquel flamboie un âtre bidon: la scénographie contribue ainsi à un imaginaire où le jeu et le hasard participeraient de la magie, sinon… de la sorcellerie.
Il n’en demeure pas moins que Inherent vagueness a un air de déjà vu…
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